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Oppdatert 07.10.2007
Lune des Loups
Nouvelle par Ingar Knudtsen
Traduction de Jean-Pierre Moumon
Titre Original: "Under ulvemånen"

 

 

L'avion essayait de monter pour survoler à nouveau la couche de nuages, mais sans succès. Ils volaient à l'aveuglette à travers d'épais tourbillons de neige. Le co-pilote s'adressa aux passagers par l'interphone et le pria de boucler leurs ceintures de sécurité en attendant d'avoir franchi la couche d'air agitée. La tension nerveuse gagna tout l'avion. Le pilote et le co-pilote échangèrent un regard, Tous deux pensaient la même chose. Cela devait coller; encore une demi-heure de vol et le pire serait passé. A plusieurs reprises, le pilote essaya de forcer l'appareil à se redresser pour le conduire au-dessus de la tempête mais, chaque fois, le moteur de droite cafouillait. Sans rien y voir, ils savaient qu'en dessous d'eux s'étendaient des kilomètres et des kilomètres de montagne déserte.

L'appareil à hélices avait onze passagers à bord et trois hommes d'equipage, L'hôtesse de l'air était auprès des passagers; le pilote lui adressa une pensée attendrie. Il balaya du regard les instruments. Déjà dix minutes de passées, quinze. Les deux occupants du poste de pilotage échangèrent un même hochement de tête affirmatif. Le moteur de droite cafouillait de temps en temps mais ils pouvaient tujours se débrouiller avec un seul moteur si nécessaire. Les tourbillons de neige ne semblaient plus aussi denses. Prudemment, très prudemment, le pilote redressa le nez de l'appareil. Il crut un instant entrevoir le ciel bleu lorsque, tout à coup' les deux moteurs lâchèrent et s'immobilisèrent complètement, Tout ce qu'on entendait, c'était le sifflement du vent qui pesait sur l'avion; les pensées se bousculaient dans la tête du commandant de bord; le co-pilote se précipita sur la radio pour envoyer des signaux de détresse. Mais avant qu'il y fût parvenu, l'appareil, sous l'effet d'une violente bourrasque, s'était retourné sur lui-même et se trouvait précipité dans une chute incontrôlée.

 

II
Je restai longtemps les yeux ouverts dans le noir avant de me rappeler où j'étais. La première chose que je sentis, c'était que j'étais glacé, tellement glacé que je claquais des dents. Une seconde ou deux je sentis la panique me saisir comme une main de glace autour du coeur, Etais-je le seul être en vie à bord?

C'est alors qu'à mon soulagement j'entendis quelqu'un gémir faiblement dans mon dos.

- Hé, y en a-t-il d'autres en vie ici? Je me rassurai presque au son de ma propre voix, pourtant aigüe et déformée, et à la platitude de mes paroles, J'entendis un chien qui se mettait à geindre. Quelqu'un bougea vers l'avant,

- Par ici. J'entendis la voix claire d'une femme devant moi. Tout près de moi, une voix rude se mit à jurer tout bas avec lourdeur:

- Bordel! le crois que j'ai le bras cassé! Y a pas moyen de faire un peu de lumière là-dedans?

Je dèfis ma ceinture de sécurité de mes doigts gourds et me levai avec précaution en tremblant. L'avion était disposé de telle sorte que le plancher se trouvait fortement incliné mais pas assez pour m'empêcher d'y marcher. Je ne tardai pas à réaliser que c'était presque miracle si je m'en étais tiré sans plus de mal. C'est alors qu'une allumette s'enflamma devant moi. Je distinguai le visage blême de l'hôtesse qui la tenait.

- Eteignez cette allumette, chuchotai-je. Vous devriez savoir mieux que quiconque que ça peut être dangereux d'avoir du feu dans une telle situation, tout l'avion pourrait exploser! Il n'y a pas de lampe de poche ou quelque chose d'approchant par ici?

L'allumette fut soufflée à la hâte.

- J'ai une lampe de poche ici dans ma sacoche, fit une voix claire de gamin tout au fond de l'appareil. Si quelqu'un pouvait venir m'aider pour maman, je crois qu'elle est sonnée.

La voix semblait si déplacée par le naturel de son ton que je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi donc, c'était peut-être vrai, ce qu'assuraient tant de gens, que la plupart des personnes qui survivaient à un accident comme celuici prenaient la chose avec un calme stupéfiant et que, dans de nombreux cas, elles n'y réagissaient pas avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois... Mais je revins au gamin et à sa mère. Il devait avoir dans les treize-quatorze ans et sa mère était mince et jeune d'allure. Je n'avais jusque là échangé que quelques mots avec eux à l'aéroport. Je me rendis à l'arrière où je trouvai la sacoche et pris la lampe, Lorsque je l'allumai, le faisceau tomba juste sur le visage de la mère du gamin.

Par bonheur il s'avéra que le garçon avait raison: elle était simplement inconsciente. Mais il y en avait hélas bien d'autres qui ne l'étaient pas... Une fois réunis les survivants, nous n'ètions plus que cinq personnes: deux femmes, deux hommes et le gamin. Sans compter le chien qui appartenait à un des passagers dècèdès, un gros berger allemand brun qui nous ignorait complètement. Il restait couché auprès de son maître et geignait doucement.

L'hôtesse était parmi les survivants mais les deux pilotes étaient morts, raides de froid et couverts de sang, un spectacle guère réconfortant. La partie avant de l'appareil était broyée et un vent glacial soufflait à travers la coque en morceaux.

La nuit fut un cauchemar. Le pire était le froid et nous essayâmes de le tenir en échec en entassant sur nous tout ce que nous avions comme vêtements et en nous tenant blottis à l'arrière. Chose assez étrange, aucun d'entre nous qui avions pourtant survécu dans des conditions particulièrement rudes ne fut incommodé. L'hôtesse avait une coupure à la tête et avait eu un début d'hémorragie. L'autre survivant masculin avait un bras cassé mais, à part cela, il n'y avait que de légères èraflures et des bosses.

Lentement, d'une lenteur à n'en plus finir, les minutes se trainèrent et devinrent des heures. Chacun essaya d'oublier les morts autour de nous. Nous nous racontions tout bas et c'est ainsi que nous ne tardâmes pas à faire connaissance en nous tutoyant. Mais en ce qui' me concerne, cela ne changea rien car je n'avais jamais pu me résoudre à dire "Monsieur" à quiconque.

Nous formions un petit groupe passablement transi.

L'une d'entre nous était mère de famille et s'appelait Britta Wåge; elle se rendait à l'hôpital avec son fils Bent qui devait y subir un examen. Ensuite il y avait l'hôtesse qui s'appelait Elin Skaret et était de Trondheim. Karl Svendsen etait représentant dans une firme d'Oslo et rentrait chez soi après une tournée commerciale à Nordmør. Enfin il y avait moi, Jan Tore, étudiant en psychologie quelque peu négligé de retour en faculté après une visite à mes parents.

Par bonheur, aucun de nous n'avait de proches parents ou connaissances à bord parmi les passagers décédés, si ce n'est l'hôtesse qui, naturellement, connaissait les pilotes. Cela n'aurait fait qu'aggraver notre situation, si faire se pouvait, Telle qu'elle était présentement, je trouvais encore le moyen de penser aux morts qui ne se trouvaient guère loin de nous et je crois que ce fut pareil pour les autres.

 

III
Tôt dans la matinée le vent tomba et la tempête de neige se calma. Le soleil de mars brillait sur l'étendue blanche. Nous quittâmes l'avion et restâmes à le regarder, à demiaveuglés par la lumière qu'il jetait sur le pitoyable spectacle. L'avion s'était érasé sur un versant et, d'où nous étions, nous pouvions voir à des kilomètres la ronde.

- Sais-tu s'il y a des Jumelles bord de l'avion? demandaije à Elin, l'hôtesse de l'air.

- Je vais voir. Elle disparut à l'intérieur de l'appareil et ressortit avec un grand 7 x 50.

Je demeurai plusieurs minutes à scruter les alentours. Rien que des montagnes et de la neige dans mon champ de vision. Tiens, là-bas, il y avait quelque chose qui captait mon attention... Etait-ce possible? Mais oui! Un châlet une bonne distance dans la vallée, à demi-enfoui sous un monceau de neige, mais je le voyais distinctement à présent que j'avais l'oeil dessus. C'était sa couleur rouge qui m'avait permis de le repérer.

- J'ai vu un châlet là-bas dans l'étendue! m'écriaije excité. Je passai les jumelles à Elin et lui montrai du doigt. "Il se trouve là, en bas, sur cette pente douce, à côté de cette surface plane qui est sans doute de l'eau gelée et recouverte de neige."

Elin le voyait aussi. Les autres accouraient et, chacun à son tour, se saisissaient des jumelles. Après quoi, nous discutâmes de la chose et il en ressortit que le mieux que nous pouvions faire était de descendre au châlet par le chemin le plus rapide et le plus tôt possible. Nous fîmes main basse sur tout ce que nous avions comme vivres, allumettes et vêtements, et nous nous mimes en route. En montagne les distances sont toujours un peu trompeuses et tout semble plus proche que dans la réalité.

C'est à Elin et à moi qu'échut la tâche déplaisante de fouiller les bagages à main et les vêtements des morts pour voir s'il y avait quelque chose qui nous était absolument nécessaire. J'essayais à chaque fois de ne pas toucher aux corps raidis et de ne pas voir leurs masques mortuaires repoussants pendant que nous les maintenions. Le seul auquel nous ne devions pas toucher fut Ilex-propriétaire du grand chien. Chaque fois que nous passions devant lui, il grondait de façon inquiétante; aussi, nous nous tenions prudement le plus possible à l'écart.

Nous trouvâmes dans les bagages quare sacs à dos qui furent bourrés de provisions et de vêtements et, ainsi munis, nous nous éloignâmes.

Notre descente fut une rude journée de marche. Nous entendîmes des volatiles à deux ou trois reprises au cours de la journée mais sans rien voir. Pendant plus de quatorze heures nous progressâmes à travers la neige et nous étions morts de fatigue en arrivant.

Le châet était fermé à clé et il nous fallut entrer par effraction. Ce n'était pas grand; il y avait trois pièces en tout et pour tout: une petite cuisine, une chambre à coucher avec deux lits et un salon avec cheminée. Il y avait du bois dans un abri contre le châlet et bientôt l'âtre flamba et une bouilloire à thé chauffa sur le réchaud de la cuisine.

Le soir tombait doucement lorsque nous nous retrouvâmes tous les cinq dans le salon. Sans bien nous voir les uns les autres, nous prîmes place pour entamer nos provisions et boire du thé chaud. Puis, comme la soirée avançait, Elin et moi nous blottîmes l'un contre l'autre dans un coin. Comme il fallait s'y attendre, nous nous étions "trouvés".

- On est sûrement à notre recherche maintenant, fis-je.

- Je crois que l'avion avait pas mal dévié de sa route vers la fin. Le pilote ne savait plus guère où se trouvait l'appareil lors des vingt dernières minutes. Je ne suis même pas sûre qu'on ait envoyé des signaux de détresse... Les pilotes ont cru jusqu'au dernier moment que tout marcherait parfaitement, même avec un des moteurs qui cafouillait de temps en temps.

Elin baissa la tête. Elle eut comme un sanglot à peine audible. Je la pris doucement contre moi sans me soucier du regard que me jetait Karl Svendsen et je caressai doucement ses cheveux bruns. Elle me regarda de ses grands yeux grisbleu baignés de larmes.

- Les deux pilotes étaient des garçons si épatants. Et maintenant ils sont morts... et les passagers...

Je ne trouvai rien à répondre. Je murmurai seulement des paroles indistinctes et la serrai encore davantage contre moi. Les premiers rayons de la Lune filtraient par les rideaux fanés de la fenêtre. L'âtre n'était plus que rougeoyant et la lampe à huile de parafine projetait une lumière jaune et parcimonieuse dans la pièce depuis son emplacement contre le mur.

Nous trouvâmes une partie de la garniture de lit que nous partageâmes entre nous autant que faire se pouvait. De même, il était tacitement entendu qu'Elin et moi devions dormir ensemble dans le salon cependant que Karl Svendsen coucherait seul dans la cuisine. Une situation peut-être un peu inaccoutumée pour lui, mais qu'est-ce que j'en savais? En tout cas, il nous gratifia d'un regard asse désapprobateur lorsqu'il s'en fut vers la cuisine en emportant un sac de couchage.

Le corps d'Elin était chaud et souple sous l'édredon. Le clair de Lune métamorphosait sa chevelure en, un nuage d'or, ses yeux étaient deux lacs sombres comme a nuit où je me noyais.

Elle ne tarda pas à s'endormir alors que je n'arrivais trouver le sommeil. La Lune me baignait le visage et s'attachait à moi comme le regard jaune et brillant d'un fauve.

 

IV
Je fus réveillé par Britta Wåge. Il faisait toujours nuit noire dehors et un froid glacial dans la pièce.

- Lève-toi, Jan, fit-elle. J'ai besoin d'aide... Bent a disparu et je n'arrive pas à le retrouver. Lorsque je me suis reveillée il y a une heure, il n'était plus là. Alors, je suis restée à écouter et à l'attendre mais a présent je n'en peux plus. Il n'est pas dans le châlet. Il faut que tu m'aides à le chercher.

Je voyais très bien qu'elle avait pleuré. A demi-éveillé, je me dressai et enfilai mes vêtements.

- Calme-toi, Britia, fis-je. Nous allons le retrouver, Il ne peut pas être bien loin. Tu sais très bien comme sont tous les garçons. lis font toutes les bêtises possibles.

Je sortis du châlet, bientôt suivi d'Elin, ainsi que de Britta. Nous étions tous d'accord sur le fait qu'il devait être tout près, mais où? Lorsque j'aurais mis la main sur lui, je ne me gènerais pas pour lui dire ce que je pensais de ses façons de faire peur à sa mere,

Je fis un tour jusqu'à la réserve de bois et je me fis l'effet d'un imbécile lorsque je me penchai pour jeter un coup d'oeil dans l'abri.

Au même moment il y eut un cri terrible à l'intérieur, Je me précipitai et entrai. le trouvai Elin, le visage blême.

Elle m'indiquait d'un doigt tremblant quelque chose par terre, au fond, Tout d'abord, je ne distinguai rien dans la demiobscurité qui régnait, mais j'aperçus ensuite une forme qui gisait contre le mur, demi-cachée derrière une pile de bois. Je m'avançai.

Bent Wåge était à peine reconnaissable. Il avait le visage ensanglaté et entaillé. Il portait au coup d'horribles, de sanglantes déchirures, Sa manche de chemise était en charpie et on distinguait de profondes morsures.

Je me détournai de cette vision écoeurante. Derrière Elin, je pouvais voir la mère du garçon qui, incrédule, restait à fixer avec de grands yeux la forme immobile. Elle poussa alors un cri à fendre Ilâme et tomba en avant. Je sortis de l'abri, complètement atterré. Chose assez curieuse, la mort du gamin m'impressionnait beaucoup plus que ne l'avaient fait toutes les personnes mortes dans l'avion.

Je me mis machinalement à la recherche de traces dans la neige. Karl Svendsen aussi était sorti et j'entendais Elin discuter à voix basse avec lui. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer la sérénité d'esprit dont elle faisait montre. Je me sentais pour ma part complètement désemparé. Venant de la réserve de bois et s'éloignant dans la neige, il y avait les traces d' un quadrupède.

Karl alla les examiner.

- Maudit chien! s'exclama-t-il. C'est ce maudit berger allemand!

 

V
Le' jour se leva, un jour de printemps matinal sur la montagne, avec un soleil éclatant. J'observai avec les jumelles, à la recherche de gens, mais je ne vis rien. Un avion passa, haut, très haut; et aussi, plus tard, nous entendîmes des oiseaux dans le lointain. Nous enseverimes Bent Wåge dans la neige, aussi profondément que possible, et Elin et moi tentâmes avec nos pauvres moyens de consoler sa mère. Je n'arrivais pas à chasser de mes pensées l'image du corps sanglant et déchiqueté qui me poursuivait comme un cauchemar. A mesure que la journée avançait et que nous perdions tout espoir que d'éventuels sauveteurs nous trouvent avant la nuit, je me tournais vers Elin pour chercher force et réconfort. Le plu, inébranlable d'entre nous était Svendsen. Il allait et venait avec une expression agressive sur le visage. Il avait trouvé un long couteau dans un fourreau et il l'avait bouclé sa ceinture. D'une main ferme, il en caressait le manche.

- Ce clebs enragé n'a qu'à s'approcher de moi, disaitil confiant. Et alors, je le crèverai une fois pour toutes.

Nous prîmes en silence le dernier repas du soir. Elin et moi devions nous coucher dans la chambre qu'occupait Britta, cependant que Karl insistait pour dormir dans la cuisine comme précédemment. Je restai étendu à entendre Britta Wåge qui sanglotait dans son sommeil. Elin se tourna et se retourna un bon moment mais finit par s'endormir aussi. Et je demeurai seul éveillé. A la fin, n'en pouvant plus, j'entrai dans le salon et je m'assis dans le grand fauteuil en face de la cheminée. Je jetai deux ou trois bûches sur les braises et regardai les flammes s'élever. Puis je m'avançai vers la fenêtre et m'attardai sur le paysage désert éclairé par la Lune, Une étrange impression de malaise m'envahit tandis que je restais là. De retour au fauteuil où je me rassis, je ressassai longuement mes pensées avant de m'assoupir.

Qu'est-ce qui me réveilla, je ne sais pas vraiment, mais je me rappelle avoir entendu des chocs bizarres. Je jaillis du fauteuil pour me précipiter dans la cuisine d'où les bruits semblaient provenir.

Dans la clarté lunaire, j'aperçus une bête énorme, une bête à la gueule béante et aux yeux luisants fixés sur moi, à côté de la forme inanimée de Karl Svendsen gisant par terre.

Je demeurai un instant complètement paralysé de terreur et totalement incapable de détacher mon regard de l'horrible spectacle.

L'énorme bête bondit par la fenêtre ouverte et disparut. Alors, seulement alors, je poussai un cri. Fort et strident. Elin et Britta accoururent. Je désignai la fenêtre demeurée grande ouverte.

- Le berger allemand! fis-je pantelant.

Les minutes qui suivirent me laissèrent un souvenir confus dans toute cette affaire. Ma pensée cessa en quelque sorte de fonctionner un bon moment et je ne commençai à reprendre mes esprits que bien après, alors que nous étions chacun sur nos sieges près de la cheminée.

Aucun de nous Il put dire grand'chose, Je voyais très bien que Britta était au bord de , l'éffondrement total. Elle avait le visage blafard et ses mains tremblaient tellement que ce fut à grand'peine qu'elle arriva à boire la tasse de thé que lui donna Elin.

Il n'était encore que trois heures et demie et de longues heures passeraient avant que l'aube commençât à poindre vers l'est. Nous nous blottîmes bien fort les uns contre les autres et nous assoupîmes. Je serrais la main d'Elin. Enfin ma tête retomba contre son épaule et je m'endormis ainsi.

Mais le horreurs de la nuit n'étaient pas encore terminées. Elin me réveilla.

- Britta n'est plus là, fit-elle anxieuse. Il ne fait Pas encore complètement jour. Elle n'est ni dans la cuisine ni dans la chambre. Elle n'a pu que sortir. Et pourtant elle devrait comprendre tout le danger qu'il y a avec ce chien qui rôde peut-être autour du châlet. Je ne peux pas sortir toute seule pour la chercher, Jan. Il faut que,tu m'accompagnes.

Le couteau à pain à la main et néanmoins tremblant de peur, je sortis avec Elin. Il ne fallut guère de temps pour trouver Britta Wåge. Elle gisait en travers de la tombe de Bent; son mant eau était déboutonné et le peu de vêtements de nuit qu'elle avait dessous était réduit en charpie. Son visage, comme le reste de son corps, était couvert de marques de dents et de griffes. Elle avait eu la gorge ouverte par un terrible coup de dents.

A cet instant nous n'en pouvions plus, aussi bien Elin que moi... Nous ne pouvions plus endurer un spectacle comme celui qui était à nos pieds et nous fixions le vide de nos regards éteints. Nous revînmes au châlet, vacillant et d'un pas incertain, nous soutenant l'un l'autre maladroitement en une tentative désespérée de repousser l'horreur et l'angoisse.

Je savais parfaitement au fond de moi-même que j'aimais Elin à ce moment-là, je l'aimais plus qu'aucun être humain que j'avais rencontré. L'espace d'une seconde ou deux, l'angoisse ne fut plus qu'un rêve lointain, je m'accrochai à Elin comme si elle était l'ultime barrière entre la démence pure et moi. Je me jumelai à elle cependant que, de toutes les ressources de ma volonté, je repoussai au loin tous les assauts du mal.

 

VI
Ce fut tard dans la journée que je me réveillai. J'allai à la fenêtre. Elin avait enterré Britta Wåge dans la neige aux alentours du châlet, là où son fils Bent et Karl Svendsen se trouvaient aussi ensevelis.

Encore une fois je ne pouvais que m'étonner devant le courage et l'endurance uniques de cette jeune femme. Je ressentis un pincement de honte à la suite de ma pitoyable couardise face aux atteintes de l'épouvante et, davantage encore - je frissonai - à tout ce que l'avenir pouvait nous réserver si on ne nous retrouvait pas rapidement.

Elin et moi étions assis au soleil près du mur. Tout près de moi, j'avais la hache à fendre le bois. Je me sentais malgrè tout un peu plus confiant avec une arme à ma portée. Il est vrai que le chien avait frappè seulement de nuit mais on ne pouvait savoir...

- Il y a quelque chose de curieux dans tout ceci, fit soudain Elin. Je me demande s'il se peut qu'il y ait eu plus d'une bête l'autre soir.

Je sursautai.

- Qu'est-ce qui te fait donc croire ça?

- Je ne sais pas exactement. C'est seulement une impression que j'ai. Et puis il y a quelque chose à propos des marques sur le corps de Britta... Sa voix s'éteignit un instant. Non, je ne suis pas en mesure d'y réfléchir. Qu'il y ait une ou plusieurs bêtes concernées, cela veut dire seulement qu'il nous faut être encore plus sur nos gardes. Estce que tu as entendu ce hurlement prolongé qui venait de la montagne, cette nuit vers les deux heures?

- Non, je devais dormir.

- En tout cas, je n'ai jamais entendu de chien ou d'autres créatures vivantes pousser un cri aussi sinistre.

Elin regardait fixement dans le vague.

- Si seulement les secours arrivaient, fis-je. Il y a longtemps qu'ils auraient dû nous trouver, à présent.

- Ces étendues sont immenses et il n'est guère facile de nous découvrir. Ce qu'ils cherchent, c'est l'avion, et il est presque entièrement enfoui sous des masses de neige, là où il se trouve.

- Nous pourrions essayer de franchir la montagne,

proposai-je.

Elin secoua la tête.

- Dans notre situation, ce n'est à envisager qu'en dernier recours. Nous avons une boussole, c'est vrai, mais pas de cartes. Et puis nous sommes pratiquement désarmés au cas où le berger allemand s'aviserait de nous poursuivre. Ce chien est visiblement devenu complètement fou après avoir perdu son maître.

- Oui, la différence entre ces chiens-là et les loups n'est pas si grande, dis-je. Si tu l'avais vu lorsqu'il était sur le soi de la cuisine, avec ses yeux féroces et sa gueule béante aux dents blanches et acérées...

A ce souvenir, je serrai fort le manche de la hache. Il me semblait entendre dans ma tête le terrible grondement sorti du fond de sa gueule et le voir me sauter a la gorge. Et Elin? En une vision d'épouvante ultra-brève, je vis le chien-loup se jeter sur elle. Je regardai de son côté et, de ma main, lui effleurai doucement le bras. Si lâche que je fusse, je savais en tout cas que je ferais tout ce qui était en mon pouvoir pour la sauver du fauve qui rôdait dans ces étendues.

Le soleil disparaissait à l'horizon, la pâle pleine lune était déjà levée. A mesure que la nuit s'épaississait autour du châlet, le clair de lune le nimbait de façon surnaturelle parmi la blancheur du manteau de neige durcie. Elin et moi nous étions mis d'accord pour rest er habillés et nous tenir éveillés le plus longtemps possible. Heure après heure, nous demeurâmes main dans la main sur le divan. Comme précédemment, nous avions barricadé la porte du mieux ue nous avions pu: nous avions abîmé la serrure lorsque nous étions entrés. De temps en temps, l'un de nous se levait pour jeter de nouvelles bûches dans le foyer. Je voyais qu'Elin me regardait à la lueur mouvante du feu et à la clarté jaune de la Lune qui pénétrait dans la pièce par la fenêtre sud.

- A quoi penses-tu, Elin? questionnai-je.

- A rien, répondit-elle. Vraiment a rien.

Mais je sentais très bien que quelque chose de nouveau s'était immiscé entre nous, une froideur qui, en tout cas, ne venait pas de moi. Etait-ce une chose qu'elle me cachait?

Finalement je m'endormis.

Combien de temps avait passé lorsque je me réveillai, je l'ignore. Je me sentais transi et mal à l'aise et mon bras gauche me faisait l'effet d'être complètement engourdi. Je tâtonnai pour trouver Elin.

Elle avait disparu!

J'endossai un veston. Elin était en danger. C'était comme si toute peur s'était envolée de mon coeur. La lampe de poche à la main et la hache sur l'épaule, je fis le tour du châlet et partis à sa recherche. La Lune brillait toujours à l'ouest. Enfin je trouvai des traces qui menaient du châlet en direction de la montagne. Sous l'action combinée du soleil et du gel nocturne, la neige avait durci en face et je n'arrivais à distinguer ses traces qu'occasionnellement, là où elle avait percé la croûte. Je me mis à courir.

Enfin je vis une petite forme sombre qui gisait devant moi sur la neige. Je fus auprès d'elle en un rien de temps et me penchai sur elle. Elle saignait de coupures au visage et à la poitrine où ses vêtements étaient en pièces, mais elle était chaude, elle vivait. Les battements de son coeur étaient irréguliers. Elle était pitoyable lorsque je la pris dans mes bras. Je la soulevai et la transportai jusqu'au châlet.

La marche était plus difficile maintenant que je portais Elin étant donné que j'enfonçai's presque à chaque pas dans la mince couche de neige portante.

Je l'étendis sur le divan du salon. Son beau visage était ensanglanté et sa respiration rauque.

Un violent désir de vengeance m'emplit et tout mon corps en fut saisi de tremblements. J'empoignai le couteau dont Karl Svendsen s'était muni la nuit précedénte. Quant à la hache, je l'avais laissée tomber derrière moi près de l'endroit où j'avais trouvé Elin, à côté du sac à dos dont je l'avais débarrasse.

Le sac à dos? Je restai un instant interdit. Je n'avais pas eu le temps de réfléchir à la chose mais à présent je réalisai qu'elle s'était mise en route dans la montagne toute seule en pleine nuit. Je me sentis un peu troublé l'espace d'un instant mais mes idées de vengeance effacèrent tout. Maintenant c'était moi ou le chien. Il fallait que je tue le fauve, même si devait être la dernière chose que je ferais...

Je ne trouvai aucune trace de chien à l'endroit où j'avais découvert Elin mais plus loin, je trouvais les traces d'un homme qui ne menaient pas au châlet. Interloqué, j'éclairai les traces, à plusieurs reprises. Dans ma précipitation, je ne les avais pas remarquées sur place. Avec hésitation, je me mis à les suivre. C'est ainsi que je tombai aussi sur les traces du chien. Chose assez curieuse, la disposition des traces semblait indiquer que le chien était d'abord allé à la rencontre de l'homme pour ensuite faire demi-tour et s'enfuir, tandis que l'homme lui courrait après. Je serrai la poignée du couteau et poursuivis prudemment mon chemin. Juste derrière une éminence du. terrain gisait le chien. Il avait été littéralement mis en pièces par une créature qui était plus grosse que lui, plus forte que lui, mais surtout plus feroce que lui.

La lampe et le couteau m'échappèrent des mains à la vue de l'animal mort. Ce fut comme un signal d'alarme qui retentissait de manière hystérique à l'interieur, de ma tête et je m'enfouis le visage dans mes gants. La douleur lancinante dans mon bras gauche me revint à l'esprit, cette douleur qu'avaient précédemment bloquée l'angoisse et les idées de vengeance. Je retroussai la manche de mon chandail. Dans le gras de mon avant-bras il y avait des marques profondes, sanglantes, de dents aigües.

- Non, murmurai-je d'une voix éteinte. Non... Le visage d'Elin traversa un instant ma conscience. Vers l'est, juste au-dessus de l'horizon, la pleine lune brillait comme un brasier à l'intérieur de mes yeux. Des ténèbres intérieures déferlèrent en moi avec une puissance irrésistibles. Un bref instant, je luttai contre elles.

- Elin, aide-moi, sanglotai-je.

Mais il n'y avait d'aide à attendre nulle part. La Lune brillait sans trève, la neige immaculée s'étendait autour comme dans un bain de sang. Dans la fraction de seconde qui suivit je tombai encore et encore dans des ténèbres sans fond et je vis mes propres mains s'incurver en d'épouvantables griffes.

Il y eut dans la nuit un hurlement prolongé, à faire fremir, qui résonna dans les montagnes des alentours.

 

— * —